16/07/2026
Et si on parlait des maâlemates… toujours discrètes et tellement importantes dans l’histoire des Gnaoua…
Avant de célébrer les nouvelles Maâlemates, n'oublions pas celles qui ont porté le Gnaoua dans l'ombre.
À chaque nouvelle édition du Festival Gnaoua d'Essaouira, un discours revient avec de plus en plus d'insistance : celui de l'émergence d'une nouvelle génération de femmes Maâlemates. Une évolution présentée comme historique, parfois même comme une révolution.
C'est une belle nouvelle. Toute personne qui maîtrise un art, qui le respecte et qui le transmet mérite sa place.
Mais une question mérite d'être posée, sans polémique, sans accusation et encore moins sans être interprétée comme une critique du féminisme : le Gnaoua a-t-il réellement été un univers exclusivement masculin ?
L'histoire raconte autre chose.
On parle aujourd'hui des femmes Maâlemates comme si les femmes entraient seulement maintenant dans le patrimoine gnaoui. Pourtant, sans les femmes, combien de cérémonies de lila auraient pu avoir lieu ? Combien de Maâlems auraient pu exercer leur art ?
Dans la tradition gnaoua, il existe une figure essentielle, souvent absente des récits officiels : la Moqadama.
La Moqadama n'est pas une simple organisatrice. Elle est la gardienne du rituel. C'est elle qui connaît les familles, les malades, les demandes spirituelles, les couleurs, les mlouk, les moments sacrés. C'est elle qui choisit le Maâlem, organise la lila, prépare la cérémonie et veille à son bon déroulement. Elle est le lien entre le monde spirituel, la communauté et les musiciens.
Sans Moqadama, il n'y a pas de lila.
Aujourd'hui, combien de Moqadamates historiques reste-t-il à Essaouira ? À part la célèbre Zayda Guinia, les noms se font rares dans la mémoire collective. Pourtant, certaines femmes ont consacré toute leur vie au Gnaoua et semblent aujourd'hui avoir disparu de notre mémoire.
Parmi elles, une grande figure mérite un hommage : Khaddouje Ben Yahya.
Originaire de la région de Taroudant, Khaddouje Ben Yahya arrive à Essaouira alors qu'elle est encore jeune et gravement malade. Son père l'emmène à la Zaouïa de Sidna Bilal pour solliciter la baraka. Selon ceux qui l'ont connue, elle retrouve la santé en une semaine.
Ce qui devait être un simple passage devient le début d'une vie entière consacrée au Gnaoua.
Elle décide de rester à Essaouira, achète une maison et grandit au contact de la Zaouïa, des Maâlems et de la communauté gnaoua. Avec le temps, elle devient l'une des plus grandes Moqadamates de la ville.
Sa maison devient une adresse incontournable.
Les anciens Maâlems la connaissent tous. Les habitants d'Essaouira aussi. Des dizaines, peut-être des centaines de lila y sont organisées. Les familles viennent la consulter. Les Maâlems répondent à son appel. Son autorité ne repose pas sur le spectacle, mais sur le respect que lui accordent toute une communauté.
Khaddouje Ben Yahya est décédée il y a trente ans, à l'âge de quatre-vingt-dix ans. Pourtant, son nom est aujourd'hui rarement cité lorsque l'on évoque l'histoire du Gnaoua à Essaouira.
C'est peut-être cela qui devrait nous interroger.
La mise en avant des nouvelles Maâlemates est une évolution importante. Elle répond aussi à une époque où la visibilité des femmes est davantage recherchée, valorisée et parfois portée par une communication culturelle ou institutionnelle. Il n'y a rien de condamnable à cela.
Mais cette reconnaissance ne devrait pas faire oublier celles qui ont construit, protégé et transmis cette tradition bien avant que les projecteurs ne s'y intéressent.
L'histoire du Gnaoua ne s'écrit pas uniquement avec les qraqeb et le guembri.
Elle s'écrit aussi avec les femmes qui ont ouvert leurs maisons, organisé les nuits sacrées, transmis les savoirs, accueilli les Maâlems et accompagné les familles dans les moments les plus intimes de leur vie spirituelle.
Avant de célébrer les nouvelles figures, rendons justice aux anciennes.
Parce que la mémoire est aussi une forme de transmission.
Et parce que certaines femmes n'ont jamais eu besoin de monter sur scène pour devenir des piliers de la culture gnaoua.