28/02/2026
Commençons par parler de cette photo. Elle a été faite chez moi par * pour illustrer une couverture d’album.
Je l’aime pour la beauté altière de la jeune femme qui prend la pose — pour la grâce de la ligne tendue de son cou qui fait paradoxalement d’elle une reine malgré ses atours d’esclave... Car c’est bien de cela dont il s’agit: notez donc le sablier du temps, le jumbé, l’apparente gaieté des couleurs et le fichu blanc de la danseuse de séga, même s’ils lui vont admirablement — il est ici question en réalité représenter les racines africaines de la créolité à l’île Maurice, sa part tragique passée sous silence par une société mauricienne hypocrite, sectaire et oublieuse — taire l’état de servitude des ancêtres de la communauté créole, peuple martyr arraché de force à ses terres d’origine, l’’Afrique via le marché aux esclaves de Zanzibar ou Madagascar.
Rien n’est commémoré ou presque chez nous à ce sujet, à l’image du très pauvre et méconnu musée de l’histoire de l’esclavage à Port Louis.
Car en vérité, personne à Maurice ne se soucie du sort de la minorité la plus socialement défavorisée de l’île — nommez-la comme vous voulez, créoles, « nations » ou encore « catholiques ».
Dans 3 ans, on fêtera le trentième anniversaire de la mort de Kaya, et quel est le bilan un quart de siècle après les plus graves émeutes raciales depuis l’indépendance ? On en est au MÊME point, si ce n’est pire en réalité car Roche-Bois, comme les autres cités et bidonvilles de l’île qui s’étaient embrasés en février 1999, sont aujourd’hui littéralement ravagés par les drogues synthétique avec leur cortège de drogués-zombies effondrés dans les rues et de traffics humain parallèles dont les enfants et les femmes sont les proies toutes trouvées.
Honte à nous.
Honte à nos élus.
Honte à notre mémoire fermée sur ce passé qui gêne et qui pourtant éclaire bien des paralysies sociales du présent.
Kaya, chanteur de paix et de vivre ensemble inter communautaire, tué en prison, à qui des centaines de personnes ont rendu hommage dans son cercueil de verre, est mort pour rien.
Son peuple vit toujours écrasé sous nos talons de privilégiés. Le jour de l’enterrement de Kaya, au stade de Roche Bois, le cardinal Margéot appelait les dirigeants à venir voir la vie des pauvres dans les faubourgs et dénonçait la sous-représentation des créoles dans les institutions. 27 ans plus t**d, ils n’ont toujours pas leur place dans les administrations ni dans les cercles politiques. Seul le secteur privé les emploie et les forme à la condition qu’ils passent le cap de la form V et intègrent des études supérieures. Les autres, englués dans le déterminisme social et la misère, continuent de croupir dans des cases insalubres en butte aux démons inévitables de l’extrême misère, alcoolisme, drogue, prostitution, violences, viols. Plus de 8% de la population sur notre île vit en dessous du seuil de pauvreté. La quasi totalité est créole.
En même temps, les Mauriciens n’aiment pas les histoires tristes. Les descendants des coolies (travailleurs forcés amenés à Maurice pour remplacer les « nègres » affranchis, aujourd’hui devenue la communauté supérieure numériquement et économiquement) évoquent rarement leur propre passé d’immigrés pauvres. Presque tous les Hindo-Mauriciens, si vous les interrogez, se disent « Baboudi » (Babuji (हिंदी) = monsieur, notable, homme respecté - Les ancêtres indo-mauriciens venus du Bihar et de l’Uttar Pradesh utilisaient ce terme, mais ça ne correspond à aucune caste) ou descendants de castes supérieures comme les Brahmin ou Rajput… Bref, exit les intouchables ou castes inférieures envoyés par centaines à fond de cale sur nos côtes. Or l’absolue majorité des Indiens immigrés entre la fin du XIXe et 1920 étaient issus de castes inférieures, de castes ouvrières, ou de groupes considérés “non castés”. Pourquoi ? Parce que les castes établies en Inde n’avaient rien à gagner à ce voyage dont le but était de remplacer… des esclaves! Il y a bien eu quelques Marchands “Vaish”, venus tenter l’aventure. De plus, les hautes castes étaient attachées aux règles strictes de pureté/pollution or voyager par mer était considéré comme une perte de caste (Kala pani) donc impossible qu’un brahmane ou un rajput tente le voyage.
Curieuse île tout de même que la nôtre ou chacun s’invente des origines glorieuses comme si l’océan indien engloutissait nos hontes personnelles et que l’atteinte de ses rivages nous autorise à tous les mensonges, à tous les fantasmes de meilleures versions de nous-mêmes, renvoyés que nous sommes tous au modèle envié du colon blanc seigneur en sa plantation et qu’il convient d’égaler. Et pourtant, le passé des Blancs Mauriciens a aussi été en partie teinté de construction romantique, car les premiers Blancs étaient surtout des colons, des officiers, quelques prisonniers ou femmes déchues, des fonctionnaires, des commerçants et de petits nobles ruinés. Très peu d’aristocrates titrés sont restés à Maurice. Seuls les administrateurs comme Bertrand-François Mahé de La Bourdonnais et Pierre Poivre avaient une lignée familiale. C’est un mythe sur lequel s’est construit l’aristocratie économique coloniale blanche et qui continue d’influencer tous les rapports raciaux des communautés puisqu’ici les rapports humains sont entièrement régis par l’obsession de la couleur de peau.
— Être « clair » c’est réussir, c’est être reconnu par ses pairs, c’est être beau, riche et respecté.
Et c’est une maladie qui contamine bien des expatriés qui deviennent tous de gran dimoun ici… J’ai même connu un Rodriguais créole qui se vantait d’avoir des ancêtres marchands d’esclaves, c’est vous dire…
*réalisatrice-vidéaste, activiste reconnue des droits LGBT () et engagée contre toutes les formes de violences faites aux femmes et aux enfants.
With love from
ᑕOᑕOOᑎ 💋