16/08/2026
J’ai fait une story sur une maison coloniale d’exception à vendre à Port-Louis : Avenport House, présentée à la vente par . En premier lieu parce que cette demeure m’a éblouie. C’est un bien rare au cœur de Port-Louis qui m’a rappelé cette concentration exceptionnelle de demeures coloniales et de maisons créoles le long de la rue de Paris, entre le Barachois et le Jardin de l’État à Saint-Denis, sur notre île sœur. J’ai l’âme romanesque farcie de mes lectures de la comtesse de Ségur, d’Alexandre Dumas et de la série sirupeuse des Angélique — d’où mon goût immodéré pour les anciennes maisons de maître, les palais, les manoirs, les gentilhommières. Ici, à Maurice, très naturellement, j’ai reporté cette fascination sur les maisons créoles et coloniales dont la lente disparition me brise le cœur.
Alors, quand une toute jeune fille (non mauricienne) a fait un commentaire wokiste sur le fait qu’il était honteux de mettre en avant des maisons construites avec le sang des esclaves, en comparant cela au nazisme, j’ai réagi un peu vivement. On ne peut comparer les douleurs, ni un trafic commercial (certes abominable) ancien d’êtres humains avec le plus grand génocide de toute l’histoire contemporaine. 3 millions de morts probables dans la traite négrière transatlantique sur presque 400 ans, contre 9 millions de déportés exterminés en 5 ans.
En plus, cette maison a été construite après l’abolition de l’esclavage… Les demeures coloniales sont les derniers vestiges vivants de notre Histoire. Le gouvernement ne les entretient pas, c’est un scandale d’État, une incurie totale, et je ne comprends pas que personne ne se saisisse de ce problème. Car ces maisons font justement vivre notre passé en matérialisant la proximité de nos tragédies anciennes. Quand vous visitez ces demeures, au-delà de la magnificence de l’art de vivre colonial qui éblouit, vous sentez aussi entre les murs la douleur des vies de servitude, l’injustice raciale, l’âpreté de l’existence des asservis. C’est pour cela qu’il est nécessaire de les préserver. Les Mauriciens sont autant attachés à ces maisons qu’ils haïssent ce qu’elles représentent.
Je pense que la nationalisation de tels biens mis sur le marché de la vente constituerait une forme de réparation. Il faudrait en faire des musées de l’histoire de l’architecture coloniale. Il nous faudrait aussi un grand Mémorial de l’esclavage digne de ce nom, avec des expositions d’objets, des statues, des films, qui serait aussi célèbre que le musée de l’Apartheid à Soweto. Un musée ambitieux de notre mémoire collective pour une réconciliation essentielle et urgente de la nation mauricienne autour de ces questions de races, de préjugés de couleur qui prennent tellement de place dans nos vies, qui abîment et impriment nos rapports au quotidien, qui continuent de nous opposer dans les coins écornés de la fausse carte postale idyllique trompant les touristes.
Maurice est toujours embourbée dans son passé colonial — gran noir, gran blanc, ti blan… On en est encore là. Rien qu’hier soir, en sortie de boîte, deux jeunes se sont fait prendre à partie par une bande de Mauriciens. Passage à tabac gratuit pour l’un, claques pour l’autre. Juste parce que l’un était un jeune Blanc mauricien et l’autre un expatrié français. La haine a parlé. En 23 ans, je vois bien que les rapports se dégradent et que la haine de l’autre a pris des tours décomplexés, la faute aux réseaux sociaux qui donnent de la voix aux imbeciles. Alors que, paradoxalement, les mœurs évoluent et que la proportion de mariages mixtes et de métissage augmente. Nos communautés sont plus poreuses les unes par rapport aux autres et pourtant on se jette nos communautés et des préjugés de couleur à la gu**le à la moindre occasion. Et tout cela n’est que le symptôme de blessures générationnelles transmises et non guéries, issues des traumatismes coloniaux. Des blessures qu’il convient de guérir une bonne fois pour toutes à l’aube de 2027. Et ce n’est pas en laissant pourrir les boiseries des demeures coloniales qu’on y parviendra. Bien au contraire.
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